Chaque année en France, plusieurs centaines de milliers d’enfants sont baptisés, dans une société où seulement une minorité de foyers se déclare pratiquante régulière. Ce paradoxe intrigue les sociologues de la religion depuis plusieurs décennies : comment un rite aussi ancien continue-t-il de rassembler familles croyantes et familles éloignées de l’Église autour d’un même geste ?
Un détail revient presque systématiquement dans ces cérémonies, qu’elles soient célébrées à l’église ou dans un cadre laïque : la remise d’un bijou à l’enfant. Ce petit objet, souvent une médaille portée toute une vie, mérite qu’on s’arrête sur ce qu’il représente vraiment.
Le baptême a-t-il perdu son sens dans une France moins pratiquante ?
Non, pas complètement, et c’est justement ce qui intéresse l’anthropologie du fait religieux.
La sociologue Danièle Hervieu-Léger a montré que la pratique régulière recule sans faire disparaître le besoin de marquer les grandes étapes de la vie par un rituel reconnu collectivement.
Le baptême relève de ce que l’ethnologue Arnold van Gennep appelait un « rite de passage » : un moment qui fait basculer un individu d’un statut à un autre, ici de nourrisson à membre reconnu d’une communauté, familiale autant que religieuse.
Beaucoup de parents non pratiquants organisent ainsi un baptême civil ou républicain, en conservant l’essentiel du cérémonial : parrain, marraine, et objet symbolique remis à l’enfant.
Que représente un ange sur un bijou offert à un enfant ?
Dans la tradition chrétienne comme dans l’imaginaire populaire, l’ange incarne une figure protectrice qui veille sur celui qui ne peut pas encore se protéger lui-même, l’enfant. C’est pourquoi les médailles ornées d’un ange figurent parmi les bijoux de baptême les plus choisis par les marraines depuis plusieurs générations : elles condensent en un seul motif l’idée de veille bienveillante, sans nécessiter une connaissance approfondie des textes religieux.
L’anthropologue Marcel Mauss rappelait que le don, dans les sociétés traditionnelles, engage une relation durable entre celui qui offre et celui qui reçoit. Offrir un ange à un enfant, c’est ainsi moins un acte religieux au sens strict qu’une manière de sceller un lien d’attention qui doit, en théorie, durer toute une vie.
Pourquoi le rôle du parrain et de la marraine reste-t-il aussi codifié ?

La répartition des rôles entre parrain et marraine n’a presque pas changé depuis le XIXe siècle : traditionnellement, la marraine choisit le bijou remis à l’enfant, tandis que le parrain se charge de la chaîne.
Cette division n’a rien d’arbitraire. Elle traduit une organisation familiale où chaque adulte référent incarne une fonction distincte auprès de l’enfant : la marraine associée à la protection intime, le parrain à l’accompagnement et à la transmission des valeurs. Beaucoup de familles perpétuent cette répartition sans même connaître son origine, preuve que certains gestes se transmettent plus par habitude sociale que par conviction religieuse affirmée.
Le choix d’un cadeau change-t-il selon qu’il s’agit d’un garçon ou d’une fille ?
Oui, dans une certaine mesure, même si les distinctions se sont largement assouplies. Les familles recherchent aujourd’hui davantage un symbole qui parle à l’enfant qu’il ou elle deviendra plutôt qu’un code strictement genré. Certaines formes ou certains motifs restent toutefois associés par habitude à un usage plus masculin, notamment autour de la sobriété du dessin ou du choix des matières.
C’est ce qui explique que les médailles à offrir à un garçon suivent souvent des lignes plus épurées que celles destinées aux filles, sans que cela relève d’une règle stricte. La marraine ou les grands-parents restent en réalité les meilleurs juges, puisqu’ils connaissent l’histoire familiale et les prénoms ou symboles qui comptent déjà pour ce foyer précis.
Ce bijou a-t-il encore un avenir dans une société qui se sécularise ?
Tout indique que oui, à condition de ne plus le penser uniquement comme un objet religieux. Le bijou de baptême a acquis, au fil des générations, un statut d’objet de mémoire familiale : il se transmet, se raconte, accompagne parfois plusieurs enfants d’une même fratrie avant d’être offert à leur tour à leurs propres enfants. Cette fonction mémorielle explique pourquoi la demande ne faiblit pas, y compris chez des parents qui ne mettront jamais les pieds dans une église en dehors de cette cérémonie. Le sens religieux s’efface parfois, la fonction de repère familial, elle, demeure intacte.
Que la cérémonie soit religieuse ou laïque, le bijou remis ce jour-là continue de jouer ce rôle de repère, bien au-delà de sa valeur matérielle. Il rappelle simplement qu’un enfant, dès ses premiers mois, est déjà entouré et attendu.
